Note d’intention

L’image et le son sont aujourd’hui indissociables dans les espaces de la musique électronique. Dans un club, un festival ou une rave party1, l’écran n’est plus-un simple fond visuel, il devient un instrument à part entière, manipulé en direct, au même titre que la table de mixage. C’est dans cette combinaison entre le visuel, le sonore et le vécu corporel que se situe ma recherche. Elle analyse comment le VJing (Vidéo Jockeying, projection et mixage vidéo en direct) crée une expérience immersive, plongeant le spectateur dans un univers visuel et sonore, dans le contexte de la musique électronique.

En observant les performances de VJs et d’artistes audiovisuels contemporains comme Ryoji Ikeda, il est indégniable que le public n’assiste pas à une simple projection visuelle, mais à une expérience sensorielle où le temps, la lumière et le son se confondent. Cette idée d’immersion rejoint la réflexion de Jonathan Weinel, un artiste, chercheur et écrivain spécialisé dans les croisement entre la musique électronique, les états modifiés de conscience et les technologies immersives, pour qui le VJing génère de véritables « états altérés de conscience », en jouant sur la répétition, les flux lumineux et les images data-driven2. Dans cette esthétique défini comme de la déréalisation3, l’objectif n’est pas de raconter une histoire, mais d’immerger le spectateur dans une perception amplifiée.

Datamatics [ver.2.0] – Ryoji Ikeda – 2006

L’étude du VJing ne peut pas se détacher de son héritage. Comme le montre Thom Holmes, un historien de la musique, compositeur et écrivain dans son livre Electronic and Experimental Music (2002)4, il observe que la musique électronique, dès ses débuts, a ouvert un champ d’expérimentation sonore fondé sur l’abstraction, la répétition et l’improvisation. Le VJing transpose cette démarche dans le domaine de l’image. L’écran devient alors un espace d’expérimentation visuelle, un grand terrain de jeu pour les formes minimalistes, les géométries mouvantes et les data-driven (flux générés par des algorithmes). Ce lien entre art (qui désigne ici la dimension esthétique et créative du VJing, en tant que pratique visuelle et expressive s’inscrivant dans la continuité des arts numériques et audiovisuels, plutôt que comme une simple illustration technique de la musique) et performance visuelle fait du VJing un prolongement de la révolution électronique des années 1980–1990, marquée par l’essor des synthétiseurs, des boîtes à rythmes et de la culture rave, le VJing apparaît comme un prolongement visuel de cette transformation, et une manière de rendre visible la matière sonore.

Mais cette pratique ne se limite pas juste à un accompagnement graphique, elle est profondément scénique et expressive. Jonathan Hook, chercheur en interaction homme-machine (IHM), spécialisé dans la conception de technologies interactives, insiste sur le fait que les VJs cherchent à rendre leur interaction avec la machine visible, voire presque chorégraphique afin que le spectateur puisse le remarquer. L’écran devient alors une interface partagée entre le geste humain et la logique numérique. Cette méthode hybride entre l’artiste, la machine et le public crée une esthétique du live, où la spontanéité et l’improvisation surpassent la narration écrite au préalable car le rendu résulte de l’aléatoire. Comme dans la musique électronique, le visuel naît de l’instant performé.

Pour comprendre ce mélange du visuel et du sonore, il est essentiel de replacer le VJing dans l’histoire des live visuals. Dans leur ouvrage Live Visuals : History, Theory, Practice (2023)5, Steve Gibson et ses collaborateurs rappellent que ces pratiques s’enracinent dans une longue tradition, allant des orgues lumineux du XVIIIᵉ siècle aux spectacles psychédéliques des années 1960 (ex. The Jimmy Hendrix Experience 1968, concert accompagné de liquid light show). Le VJing hérite de cette quête de rendre la musique visible. Il engage le spectateur dans un espace où les frontières entre image et son, réel et virtuel, s’amoindrissent et le spectateur n’est plus observateur, mais un participant, immergé dans un flux de sensations diverses.

C’est cette dimension participative entre le code informatique, le son et l’humain qui est indissociable du langage des nouveaux médias décrit par Lev Manovich6 artiste, auteur et théoricien de la culture numérique. Selon lui, les médias numériques reposent sur des principes de modularité, d’automatisation et de variabilité, qui transforment la création artistique. Le VJing illustre parfaitement cette logique car chaque performance est une combinaison de modules visuels et sonores, qui sont générés, manipulés et reconfigurés en direct. Ce processus crée une « œuvre ouverte », qui est toujours changeante, et où le public assiste à une production continue plutôt qu’à une œuvre figée comme un tableau. L’écran devient donc un espace interactif, entre le code informatique et la perception visuelle.

Mon article s’articule donc autour de la problématique suivante  : 

En quoi le VJing participe-t-il à la création d’une expérience immersive et d’une esthétique propre à la musique électronique ?


Dans cette problématique se déploient plusieurs interrogations : comment la fusion entre image et son réinvente-t-elle la performance musicale ? Quelles formes d’interaction entre humain et machine émergent de cette pratique ? Comment le numérique influence-t-il notre manière de percevoir la musique et de la  « voir » autant qu’à les entendre (sous forme d’images, de lumières, de mouvements visuels synchronisés au son) ? Comment les contraintes techniques et les possibilités offertes par les outils numériques influencent-elles la créativité et l’esthétique visuelle en temps réel ?

L’objectif de cet article est de comprendre comment le VJing, qui est loin d’être un simple habillage visuel, devient un langage sensoriel qui prolonge le son dans la lumière. En m’appuyant sur différents travaux, j’analyserai le VJing comme une pratique esthétique, technologique et expérientielle, capable de transformer notre rapport à la scène, au rythme et à la présence, qu’elle soit celle du performeur, du spectateur ou celle plus diffuse, qui émerge de la relation entre l’humain et la machine.

Cette recherche pourrait à terme nourrir une idée projet encore à définir, visant à explorer cette relation entre le sonore et le visuel dans un cadre performatif ou analytique. Ce projet permettrait de prolonger la réflexion théorique par une approche sensible et expérimentale, fidèle à l’esprit du VJing : celui d’un art vivant, en constante mutation, où le son et l’image fusionnent pour inventer de nouvelles formes d’immersion collective.